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Quel avenir pour les forêts françaises ?

jeudi 8 juin 2017

À l’heure du bois-énergie, de l’industrialisation des processus d’exploitation, du rejet grandissant de l’écologie, il faut bien constater que l’arbre cache trop souvent la forêt, celle-ci devenant le simple support physique d’une production. L’arbre est de plus en plus considéré comme un simple morceau de bois, dont il faut produire toujours plus de m3…

L’exploitation forestière en France

Méthodes de gestion

En 2015, l’Inventaire forestier national évalue la superficie forestière de la France métropolitaine à 16,5 millions d’hectares. En regard des 9 millions d’hectares du XIXe siècle, cette progression spectaculaire, mais surtout quantitative, est due en grande partie aux campagnes d’enrésinement (remplacement des feuillus par des résineux) des années 1970. De grandes monocultures ont été installées, comme dans les landes, avec l’invention de la ligniculture, c’est-à-dire la culture intensive des arbres, traités comme une culture agricole : coupes rases de grande ampleur, grand renforts d’engrais, utilisation de phytocides, labour du sol, mécanisation intensive, etc. Mentionnons ici l’un des effets négatifs majeurs de ces coupes rases : les températures maximales diurnes au sol peuvent augmenter de plus de 10 °C après une coupe par rapport à un couvert forestier. S’ensuit l’élimination de micro-organismes, notamment des ectomycorhizes, indispensables à la bonne croissance des arbres.

Selon Jean André, de l’Université de Savoie, le sol dénudé subit de plus des pertes importantes d’éléments fins utiles aux sols et à la nutrition des arbres. Ces coupes peuvent également constituer d’infranchissables obstacles pour certains insectes et batraciens, qui ne peuvent faire plusieurs centaines de mètres au soleil pour trouver un milieu favorable. Les monocultures, feuillues ou résineuses, sont condamnables car sensibles aux maladies et parasites, et dépourvues de biodiversité. Elles uniformisent les paysages et sont l’objet d’une mécanisation destructrice des sols et des emplois (moins d’ouvriers étant nécessaires sur les exploitations).

Parallèlement, le traitement majoritaire en futaie régulière (où tous les arbres sont à peu près du même âge) dans les forêts domaniales est une autre source de problèmes environnementaux : si certains stades sont favorables à des espèces d’oiseaux spécifiques, voire de chiroptères, cette forme de sylviculture est moins intéressante sur le plan de la biodiversité que la futaie irrégulière. On trouve en effet dans cette dernière des arbres de tous âges et de toutes dimensions ; il n’y a jamais de coupe totale d’une parcelle, mais une exploitation régulière et diffuse des arbres de production. Les insectes, les champignons, les mousses et lichens y sont beaucoup mieux représentés, et s’il y a moins d’espèces végétales à fleurs qu’en futaie régulière, le couvert forestier n’y est jamais interrompu. C’est là que des espèces patrimoniales, comme l’ours, le lynx, le grand tétras, la gélinotte, le pic à dos blanc, etc., trouvent provende et refuge.

Le taillis sous futaie (composé de gros arbres et de taillis) est désormais délaissé, car prétendument complexe à maintenir et ne correspondant pas aux besoins de l’industrie. Il est pourtant répandu dans toutes nos forêts de plaine depuis des siècles. Il permet de produire à la fois du bois de feu et du bois d’œuvre ; il s’avère donc très intéressant sur le plan de la biodiversité comme du paysage. Le but premier de la sylviculture est de produire du bois. Cela pourrait (et devrait !) se faire en valorisant la biodiversité, afin de réunir l’économie et l’écologie. Or, l’évolution actuelle des pratiques ne va pas dans cette direction.

Une demande de productivité inconsidérée

La mode est aux résineux : l’industrie réclame la transformation des peuplements feuillus sans tenir compte des impacts environnementaux qu’aurait une telle opération si elle était massive. La mode est encore à la chimie dite « verte », où la forêt est considérée comme un gigantesques amas de molécules chimiques… On assiste à une fracture grandissante entre deux conceptions du développement : l’une s’appuyant sur le principe d’économie des ressources naturelles, promue par les ONG environnementales et une part non négligeable des forestiers eux-mêmes ; l’autre, liée à une obsession de la croissance, selon laquelle il faudrait produire toujours plus.

La consigne nationale est d’ailleurs de produire plus : le chiffre de 12 millions de m3 supplémentaires par rapport à la production de ces dernières années est régulièrement cité par les ministères concernés. Le Programme national de la forêt et du bois 2016-2026 est à l’aune de cette directive ; parmi les points qu’il développe, sont inscrits les objectifs suivants : « adapter la sylviculture pour répondre aux besoins de l’industrie », et « dynamiser la gestion forestière ». On y parle de prise en compte de la biodiversité, mais sans mesure obligatoire.

Pour relancer cette production, le bois sera exploité là où les conditions topographiques limitaient jusqu’ici les interventions. Selon le lobby des planteurs, il faudrait d’autre part « valoriser » les forêts « pauvres » en plantant : La coopérative Alliance forêts bois écrit ainsi que « La forêt de plantation se positionne d’emblée dans le champ économique, elle suppose un investissement initial qui doit être rentable et implique le plus souvent un lien fort avec l’industrie ; la bonne vision est celle de l’équilibre entre les forêts gérées selon des principes dits naturels et les forêts de plantation ». Un rapport de la Fédération nationale du bois (FNB), daté de juin 2010 et intitulé « De l’urgence de réinvestir la forêt », affirme que « la gestion de la forêt française est en contradiction avec les objectifs du Grenelle de l’Environnement » [1] !

Selon la FNB, la régénération naturelle a trop la faveur des forestiers : les plantations seraient bien préférables car nécessaires aux besoins de l’industrie. Pendant longtemps, la querelle écologique en forêt a porté sur trois grands sujets, souvent intriqués : coupes rases, monocultures, opposition feuillus/résineux. La prise de conscience des acteurs du monde forestier atténuèrent durant quelques années ces oppositions. Une sylviculture plus écologique semblait devoir se profiler. Nous assistons désormais à une régression environnementale inquiétante.

L’essor fou du bois énergie !

Brûler du bois pollue certes moins que de brûler du pétrole, mais ce moyen de chauffage ne peut pas subvenir aux besoins de tout le pays. Le bois sous forme de bûche est la forme la plus ancienne de chauffage au bois : les nouvelles formes de bois-énergie, plaquettes ou granulés, n’ont pas le même impact sur la forêt. La plaquette est constituée de broyats de rémanents (restes de bois de faible valeur commerciale), et de palettes recyclées. Alors que l’on s’efforce de démontrer le rôle vital du bois mort en forêt pour la fertilité des sols et la biodiversité, certaines parcelles sont souvent complètement ratissées pour la fabrication de ces plaquettes. Le granulé, constitué essentiellement de sciure récupérée et agglomérée, n’a pas les mêmes effets négatifs.

La mobilisation de quantités de plus en plus importantes de bois est devenue un leitmotiv des politiques, sous la pression industrielle : la « Loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt » votée en 2014, par exemple, a notamment pour but d’assurer la compétitivité et la durabilité des filières d’utilisation du bois. D’énormes unités de production de chaleur ou d’électricité à partir de bois voient le jour, déconnectées des possibilités de production locale, suscitant des combats environnementaux notoires.

Quant au changement climatique...

Les sécheresses et canicules répétées provoquent des stress hydriques importants conduisant à des dépérissements, comme on en voit déjà en Poitou-Charentes, en Lorraine, ou en Midi-Pyrénées. Les études de l’INRA (Centre de Nancy) annoncent un changement drastique des aires de répartition des principales essences forestières de notre pays : le pin maritime, réputé coriace sur des sols secs, commence à dépérir dans le Sud-Ouest ; il sera favorisé plus au nord. Le pin sylvestre, dans le Sud-Est, souffre considérablement. Cette espèce, ainsi que le sapin pectiné, le hêtre, l’épicéa, ne pourront survivre qu’à des altitudes plus fraîches. Même si la rapidité et l’intensité du phénomène laissent une marge d’incertitude, le paysage forestier devrait changer extrêmement vite par rapport aux échelles de temps auxquelles nous étions habitués.

Cela veut dire que nos sylvicultures vont devoir évoluer, dans l’urgence, en évitant l’usage inconsidéré d’essences exotiques, ou le raccourcissement excessif des âges d’exploitation au prétexte de limiter les dégâts de tempêtes... Bien entendu, il s’agira de raisonner les localisations : les habitats rares et les espèces menacées devront être sauvegardés. Il ne s’agit pas de se précipiter sur telle essence jugée salvatrice, mais de tout faire pour utiliser les essences autochtones adaptées à nos écosystèmes. La priorité devra être accordée à la favorisation et à l’utilisation des essences déjà et naturellement présentes, mais auxquelles la sylviculture ne prêtait jusqu’alors pas attention, puisqu’elle disposait d’essences ne posant pas de problèmes.

Si les seules essences cultivables sous les nouveaux climats sont « exotiques », les chênes, verts, kermès, et toutes les « secondaires » -non directement productives en bois, mais utiles en matière de biodiversité, d’amélioration de l’humus, de variété des paysages et des ambiances-, devront être conservées. Peut-on espérer que certaines indigènes évoluent suffisamment rapidement pour s’adapter ? C’est une hypothèse avancée par certains, considérée comme peu probable par d’autres, en raison de l’extrême rapidité des changements. Recommander l’élimination du sous-étage au nom d’une soi-disant concurrence en eau pour certains peuplements, ou envisager des labours profonds en pleine forêt, relèvent de l’erreur écologique majeure ; mais rejeter absolument toute évolution de la sylviculture pour répondre aux dépérissements relève également d’une erreur de principe. Face à toutes ces menaces, et aux fausses réponses que les partisans d’une industrialisation de la forêt avancent, voyons quelles solutions seraient possibles et peu coûteuses à mettre en œuvre.

Des solutions

Maintenir ou instaurer des forêts mélangées

La seule forêt résiliente, capable de se régénérer d’elle même après un accident biologique et climatique, est la forêt mélangée dans toutes ses composantes : en espèces, en dimensions, en strates de végétation, etc. « Faire le plein d’essences chaque fois que la station le permet », voilà la maxime d’aujourd’hui pour que demain advienne encore (A.-C. Rameau, 2017). Selon le Centre de développement agroforestier de Chimay (Belgique), voici les avantages très concrets des peuplements mélangés : ils permettent l’amélioration biologique des écosystèmes, l’adaptation aux variations stationnelles une meilleure activité biologique des sols (humus améliorant, éclairage au sol varié, etc.), la répartition des risques de stabilité et sanitaires, une résilience renforcée face aux aléas (capacité de récupération), ainsi qu’une meilleure résistance face aux changements climatiques. Par ailleurs, ils présentent de nombreux atouts sociaux, patrimoniaux, paysagers et faunistiques.

La recherche sylvicole a d’autre part trouvé des solutions pour compenser certains impacts négatifs des monocultures : en réintroduisant des îlots de feuillus, les dégâts dus à des parasites diminuent de 20 à 25 % dans les années suivant cette installation, et une certaine biodiversité revient avec la réapparition d’oiseaux comme la huppe fasciée, consommatrice des larves de la processionnaire du pin. Par ailleurs, les feuillus, en dégageant des substances dans l’air et en constituant des barrières visuelles s’ils sont installés en lisière, perturbent les déplacements du papillon de la processionnaire.

Développer une sylviculture de milieu, et non plus d’arbres

Il s’agit de prendre en compte l’ensemble de l’écosystème que constitue la forêt : nul ne remet en cause la nécessité de produire du bois, mais cela doit se faire en respectant certaines règles permettant une gestion pérenne. Il est ainsi essentiel de conserver des arbres morts, à cavités, sénescents, qui sont les premiers à disparaître en cas d’intensification de la sylviculture, pour conserver des populations viables d’oiseaux cavicoles et de chauves-souris. De la même façon, il faut conserver ou créer des « îlots de vieillissement », où l’on allonge voire double l’âge d’exploitation des arbres ; ou bien des « îlots de sénescence », où plus aucune exploitation ne sera faite. Cela permet aux espèces inféodées à divers stades évolutifs de se maintenir, et c’est toute la forêt qui en bénéficie : les chauves-souris, les pics, les oiseaux cavicoles, sont en effet les meilleurs alliés du sylviculteur.

Une quantité importante de bois mort à terre est d’autre part indispensable pour la fertilité des sols. Il convient également de conserver et de gérer les milieux naturels associés à la forêt (landes, mares, tourbières, ruisseaux et sources, pelouses sèches, etc.), de favoriser les essences dites secondaires, les arbustes à baies, de conserver des ronces et le lierre, refuge et nourriture pour de nombreuses espèces d’oiseaux, de petits mammifères, ou de pollinisateurs. Une forêt d’aspect « propre » est une forêt en mauvais état biologique !

En guise de conclusion : quelques pas dans le bon sens ?

L’ONF a créé de grandes réserves biologiques intégrales. Dans la forêt privée, les choses bougent également grâce au travail des ingénieurs en environnement au sein des Centre régionaux de la propriété forestière (CRPF). Citons également l’aide de l’Indice de biodiversité potentielle, issu des travaux de l’Institut pour le développement forestier (IDF) : il s’agit d’une méthode permettant à chacun d’évaluer la biodiversité potentielle présente sur ses parcelles. Des partenariats se nouent avec d’autres acteurs du monde rural, et les schémas régionaux de gestion sylvicole ont intégré un chapitre environnemental. De nombreuses publications viennent sensibiliser les acteurs du milieu forestier : les CRPF diffusent des documents sur les milieux naturels, l’ONF un guide sur la protection des sols, l’Agence pour l’environnement et la maîtrise de l’énergie (ADEME) un guide pour la récolte raisonnée des rémanents, etc.

Peut-on prendre cela pour autre chose que pansements sur jambe… de bois ? Sommes-nous prêts, à côté des forêts exploitées de manière multifonctionnelle, à en laisser quelques-unes « tranquilles » ? Sommes-nous prêts à ressentir l’émotion dégagée par la beauté d’un peuplement laissé à sa vie propre, à l’esthétisme d’un paysage « sauvage », à la « dimension » apportée par la présence de la grande faune et d’espèces rares ? Tout cela peut-il être écouté, lorsque les sirènes de la croissance verte retentissent dans chaque discours, et que partout la conscience écologique est niée, témoignant d’un aveuglement tristement volontaire ? (AC Rameau) Saurons-nous faire en sorte que le bois ne cache pas la forêt, l’arbre le milieu, le bois énergie la biodiversité, le forestier productiviste le forestier écologue ? Et que la célèbre maxime de Chateaubriand, « les forêts précèdent les peuples, les déserts les suivent », ne soit pas de nouveau, tristement d’actualité ? Entendu qu’ici, les déserts seraient des déserts biologiques... À nous tous de vite nous y efforcer.

Alain Persuy, Forestier et écologue

*- le lecteur se reportera avec profit à la lecture du livre d’Alain-Claude Rameau, « Nos forêts en danger », avril 2017, éditions Atlande, auquel cet article a beaucoup emprunté

Quel avenir pour les forêts françaises ?

Notes

[1] « De l’urgence de réinvestir la forêt », FNB, dossier de presse, 10 juin 2010